A propos des "Pièces jointes"

Ces "Pièces jointes" sont un complément au blog 1914-1918 : une correspondance de guerre où sont publiées les lettres échangées pendant la Première guerre mondiale entre Jean Médard et les siens, en particulier avec sa mère, Mathilde. (Pour toutes les informations sur Jean Médard, se reporter au blog de base).
On trouvera ici un article sur tous les amis ou camarades morts dont Jean évoque le souvenir. Pour chacun :
- sa fiche de "Mort pour la France" avec sa transcription (en bleu) ; toutes ces fiches proviennent du site Mémoire des hommes ;
- tous les textes de la correspondance et des mémoires de Jean Médard le concernant (en italiques) ;
- dans la mesure du possible, une notice biographique (dans un encadré).
Merci d'avance à tous ceux qui pourraient me communiquer des informations me permettant d'étoffer certains articles. (Mon adresse est dans le blog de base, sous l'onglet A propos du blog.)
Les articles sont publiés dans l'ordre des décès, les morts les plus anciens se trouvent donc en bas de la liste. Pour faciliter d'éventuelles recherches, vous trouverez sous la rubrique "INDEX" une liste alphabétique, avec un lien vers chaque article.

NB - Cette liste des "Morts pour la France" évoqués par Jean Médard est en cours de constitution. N'y figurent pour le moment que ceux morts avant 1918 (ou dont le nom n'est mentionné qu'avant 1918 dans les textes de Jean). Les notices consacrées aux morts de 1917 sont en cours de mise en ligne.

dimanche 12 juillet 2015

Édouard GÉTAZ (1894-1916)

GÉTAZ
Édouard
Aspirant
132ème régiment d’infanterie
Classe 1914
Recrutement : Marseille
Mort pour la France le 27 septembre 1916
à Bouchavesnes (Somme)
Tué à l’ennemi
Né le 24 juillet 1894
à Marseille (Bouches du Rhône)

 
Le lendemain [26 septembre] nous relevons le 106 en première ligne au-delà de la route Péronne-Bapaume, au sud de Bouchavesnes. Le bombardement est très violent. Je perds mon meilleur ami, l’aspirant Gétaz, tué d’un éclat d’obus dans la tête. Il était engagé volontaire, fils du consul de Suisse à Marseille. Ma mère, en séjour à Marseille à ce moment-là, était en relation avec la sienne et a été témoin de la douleur de ses parents perdant leur fils unique, un garçon énergique, mais aussi un artiste. Sur le carnet de croquis retrouvé dans sa cantine le dernier dessin représentait un « poilu » arrêté devant un petit tertre surmonté d’une croix de bois  avec cette devise en exergue : « À qui le tour ? »
(Jean Médard, Mémoires)

Malheureusement ce n’est pas sans dommage que l’on occupe un secteur glorieux. J’ai perdu quelques-uns de mes plus chers poilus et surtout un véritable ami, mon meilleur au 132e, Gétaz. Il a été tué hier par un obus.
            Tout ça m’assombrit un peu naturellement mais j’ai assez de raisons pour ne pas me laisser aller au chagrin et au découragement. […]
            Si tu es encore à Marseille, et si tu crois devoir le faire avertis la mère de Gétaz, ou fais la avertir. Son fils était un beau type d’humanité, un vrai brave. Dès que je le pourrais je lui donnerai moi-même des détails.
(Jean à sa mère – 28 septembre 1916) 

            Reparlons de Gétaz Il est mort sans souffrance dans sa tranchée d’un éclat d’obus en plein front. Son corps a pu être ramené un peu en arrière et enterré. Il sera donc facile à retrouver, lorsque cette zone sera libérée des marmites. Je m’habitue difficilement à l’idée que je ne le retrouverai plus.
(Jean à sa mère – 1er octobre 1916) 

Mais hélas tu m’apprends la mort de Gétaz si tu savais l’effet que cela me produit et j’attends sa mère d’un moment à l’autre, sûrement elle viendra me rendre ma visite.
            Je n’ai point de courage pr lui dire. Je vais aller chez Mr Bruguière. Je ne pourrai supporter la vue de sa douleur. Un brave garçon, une nature si sympathique. Je vs ai tjours tous deux devant les yeux !
(Mathilde à son fils  – 2 octobre 1916) 

            J’ai vu la tombe de Gétaz et pourrai donner à sa famille tous les renseignements sur l’emplacement.
(Jean à sa mère – 3 octobre 1916) 

Enfin j’ai fait hier cette visite que j’appréhendais si fort. Je suis restée 2 heures auprès de cette pauvre amie et suis sortie de là plus forte que je n’y étais entrée.
            Tante Fanny m’avait parlé de l’extérieur de la femme (une Impératrice portant fièrement sa belle tête jeune aux cheveux tous blancs) j’étais un peu intimidée et bien émue. J’étais attendue et elle m’a mise sur son cœur et m’a longuement embrassée en m’appelant sa sœur. J’étais si ébranlée que je ne pouvais plus rien dire – mais elle se possède, elle est si forte si sereine que j’ai taché de me ressaisir. Il faut être aussi forte et courageuse qu’eux m’a-t-elle dit mais on sent que l’abime s’est ouvert devant elle. Elle est théosophe de sorte que j’ai été embarrassée pr lui parler de la seule chose « nécessaire » de l’amour de Dieu qui console toutes les afflictions. Mais elle m’a dit qu’une force pr elle très grande était de sentir intensément l’âme de son bien aimé Édouard unie à la sienne – plus encore dans la mort que dans la vie car la vie la lui aurait prise un peu.
            Elle m’a beaucoup demandé et beaucoup questionnée sur notre rencontre à Chartèves. Était-il triste lui toujours si gai, si entrain ? J’ai dû lui dire que je ne l’avais pas vu très gai ; mais si aimable, si gentil, si beau me parlant d’elle avec tant d’affection et d’admiration et cela lui a tant fait plaisir.
            Son ami intime à lui lui a dit que Gétaz avait le sentiment qu’il ne reviendrait pas. T’a-t-il exprimé ce sentiment ? Elle m’a montré des tas et des tas de photos où tu es sur quelques-unes et que je n’ai pas. Elle me prie de te dire sa reconnaissance pour tout ce que tu as fait ; si émue en sachant que tu avais été sur cette tombe. Elle attend ta lettre très anxieusement. Sur certaines de ces photos il y a les dames parisiennes rencontrées à Chartèves et sur lesquelles on taquinait ce pauvre Gétaz.
            Le père est effondré ; et sa femme le plaint profondément. Il y avait eu de telles luttes m’a-t-elle dit. Il ne voulait pas qu’Édouard fut français et son fils aimait tellement la France qu’il a dû causer à son père cette douleur d’opter et je suis sûre que s’il s’était senti mourir, il aurait été heureux de donner sa vie pour elle.
            Elle m’a dit hier des choses que je voudrais te répéter. Lorsqu’il était en danger, elle le sentait et lui avait dit : Dans ce moment-là « pense à moi » tu me sentiras près de toi. (Comme je voudrais que tu puisses me sentir près de toi).
            Mr Bruguière [pasteur de Marseille] a été le lui dire le Lundi soir [2 octobre] après souper lorsque je l’ai vu entrer m a-t-elle dit j’ai établi une relation entre vous et lui et j’ai compris ! Ns étions en train de relire la dernière lettre d’Édouard pendant qu’il était en réserve dans un bois.
            Il parait que vs avez été dans un village ayant pr nom « Marseille » ? Il me tarde maintenant que tu puisses écrire à cette pauvre mère, mais je te plains, mon bien chéri d’avoir à remplir ce devoir. Elle sait que son fils t’aimait beaucoup. Je pense y retourner dans quelques jours, mais, dès que je te saurai « au repos » je retournerai à Cette où j’ai hâte de me retrouver avec les tout miens.
(Mathilde à son fils  – 11 octobre 1916)

Dis à Mme Gétaz, si tu es encore à Marseille, avant d’en partir que j’ai revu ce matin la tombe de son fils. En très bon état, avec son nom sur une croix, côte à côte
Ss Lt Bouttée
Asp. Gétaz
            La tombe sera très facile à trouver.
(Jean à sa mère – 12 novembre 1916)